La mer est plus calme qu’hier mais encore trop agitée pour que les bateaux sortent. Il faut dire que les quais de débarquement de Vernazza, Manarola et Riomagiore ne sont pas du tout adaptés à ces conditions. En outre le nombre de personnes prêtes à prendre la mer par forte houle ne compenserait peut-être pas la dépense en carburant. Nous décidons donc de nous rendre à Vernazza en train. De là nous prendrons le sentier vert-azur pour rallier Corniglia, le dernier des cinq villages que nous n’avons pas encore visité. C’est celui du milieu, le seul perché à 100 mètres d’altitude au sommet d’un éperon rocheux, sans accès à la mer. Cette section du sentier est aussi la dernière ouverte au public que nous n’avons pas parcourue. Le sentier débute sous forme d’escaliers qui grimpent fort. Peu après le départ on a déjà une belle vue sur Vernazza et, plus loin au nord-ouest, sur Monterosso.
Un drôle d’engin nous précède dans les escaliers. Ce petit véhicule à essence, muni de deux chenilles, se conduit un peu comme une tondeuse à gazon, dont il a le guidon, mais il monte les marches comme les fortes pentes. Il ne va pas très vite mais il monte, avec sa benne pleine de matériel. Les gens d’ici, avec leurs crémaillères qui courent dans la montagne et leurs chenillards qui montent les escaliers, se sont bien adaptés à la topographie. Peut-être pourrions-nous lancer la mode à Grasse et dans les autres villes bien pentues de la Côte d’Azur ?
Le sentier est un peu plus régulier et moins difficile qu’entre Monterosso et Vernazza. Il est tout aussi charmant avec ses murs de pierres sèches, ses oliveraies, ses vignes et ses fleurs multicolores où pullulent les papillons.

A peu près à mi-chemin et au point le plus haut de la balade (environ 200 mètres au-dessus du niveau de la mer) nous traversons un petit hameau nommé Prevo, qu’un panneau d’information à la craie présente comme fondé vers l’an mille par des bergers des montagnes. C’est probablement très exagéré, les sources plus officielles parlent du début du XVIIIème siècle. Prevo a été abandonné puis de nouveau habité grâce à l’essor du tourisme dans les Cinque Terre. On peut y loger et s’y restaurer. L’approvisionnent, heureusement, ne se fait pas en chenillard depuis Vernazza ou Corniglio, à deux kilomètres d’ici. Une route passe quelques dizaines de mètres plus haut et, considérant l’ingéniosité des locaux, une sorte de monte-charge a sûrement été installée pour les transbordements. Selon l’axe vertical le hameau est situé à peu près à mi-hauteur entre le village de San Bernardino, sur la crête à 385 mètres d’altitude, et la plage de Guvano, tout en bas, haut lieu du naturisme dans les années 1970 à 1990, mais aujourd’hui interdite d’accès car devenue trop dangereuse du fait des glissements de terrain.
Après une heure de marche on arrive en vue de Corniglia, perché sur son éperon rocheux. Le village est sans doute d’origine romaine. Il était, paraît-il, déjà célèbre pour son vin dans l’antiquité. Des amphores trouvées à Pompéï portaient le nom de « Cornelia », probablement une forme ancienne du nom actuel. Le Décaméron de Boccace en fait également mention. Comme les quatre autres villages il est entouré de vignes en restanques. Le gros grain qui passe lorsque nous arrivons ne le met pas en valeur mais il est bien joli tout de même et on imagine que sous le soleil il n’a rien à envier aux autres.
Après un bon repas au restaurant Il Buongustaio nous prenons le bus qui descend du village vers la gare, puis le train jusqu’à La Spezia. La Spezia est la deuxième ville de Ligurie après Gènes. C’est un grand port de commerce, après avoir été un port militaire important à partir du milieu du XIXème siècle. Nous n’avons pas le temps de visiter ses musées, dont certains ont pourtant l’air intéressants, ce sera pour une prochaine fois. Nous descendons en flânant par la rue piétonne commerçante qui va de la gare au port. Les quais sont bordés de larges parterres de roses et d’une très longue double rangée de palmiers. Des drapeaux claquent au vent. Ils annoncent la prochaine fête des huîtres.
Une longue passerelle élégante à deux mats et haubans enjambe le port de plaisance. Depuis son milieu on a une belle vue sur la ville au centre de laquelle se dresse une colline flanquée d’un gros château tout gris. Il y a probablement des choses à visiter ici.





