La mer est encore plus agitée qu’hier. Les bateaux bus restent au garage et notre projet de les prendre pour aller d’un village à l’autre tombe à l’eau. Les vagues sont tellement fortes qu’on se croirait sur l’Atlantique. Les embruns emplissent l’air. La tour Aurora, dans la lumière pâle du matin a un petit air de château écossais hanté. On ne voit aucun des autres villages.
Faute de bateau nous prenons le train pour Riomaggiore, le village le plus grand et le plus éloigné de Monterosso. De là nous projetons de prendre le sentier vert-azur pour revenir à Manarola, le village précédent. Riomaggiore est très coloré, comme Monterosso ou Vernazza. Ses hautes maisons encadrent la rue principale, Via Colombo, qui descend jusqu’au petit port de pêche.
La digue de pierre qui ferme le port ne suffit pas à le protéger contre la fureur des vagues. Les barques ont donc été tirées sur la place principale en attendant que la tempête se calme.
Le segment du sentier vert-azur qui relie Riomaggiore au village voisin, Manarola, est le plus connu, le plus court (1 kilomètre), le plus facile (30 minutes) et le plus emprunté des Cinque Terre. A tel point qu’il faut non seulement acheter un ticket d’accès, mais aussi réserver son passage. Aux périodes de forte affluence il est même en sens unique. Il a une histoire mouvementée. Dans les années 1920 il a été décidé de profiter de deux tronçons de routes de service du chantier du chemin de fer, l’un vers Manarola, l’autre du côté de Riomaggiore, et de les relier pour ouvrir un passage rapide et facile entre les deux villages, jusqu’alors très isolés par le relief, malgré la courte distance qui les sépare à vol d’oiseau. Les habitants des deux localités avaient peu l’occasion de se rencontrer. Ce fut un très gros chantier qui dura 11 ans, car il fallu creuser dans la falaise. Du fait des nombreux mariages inter villages qu’il permit, il fut rapidement surnommé « Via dell’Amore » (la voie de l’amour). Prononcer « del-amoré », et non pas « de-la-mort » comme on l’entend souvent dans la bouche des touristes français.
En 2012 une partie de la Via dell’Amore a été emportée par un glissement de terrain et le sentier a été fermé. Il n’a rouvert qu’en 2024, après de gros travaux d’un coût total de 22 millions d’euros. Compte tenu de la fréquentation et du prix du ticket (10 euros), sans parler des autres retombées économiques, l’investissement est très probablement rentable. Parmi les travaux de consolidation, les falaises au-dessus du sentier ont été recouvertes d’un fort grillage anti-éboulements, ce qui leur donne un aspect assez peu naturel. Elles brillent au soleil.

En suivant ce sentier très aménagé (on se croirait presque à Disneyland), et très plat, on arrive bien vite en vue de Manarola. On aperçoit d’abord uniquement les maisons les plus à l’est, juste au-dessus de la gare. Un peu comme à Tourette-sur-Loup ou Saint-Paul de Vence, elles sont construites dans le prolongement de la falaise, mais comme elles sont peintes de couleurs vives on ne les confond pas avec la roche.
Ici, comme à Riomaggiore, la tempête a forcé les pêcheurs à tirer leurs barques à l’abri. Mais elles sont bien plus nombreuses et la place manque autour du petit port. On les retrouve donc dans la rue principale, la Via Discovolo, loin à l’intérieur du village.

Le sentier vert-azur entre Manarola et Corniglia, le village suivant, est fermé depuis les glissements de terrain de 2013. Mais une partie subsiste qui permet d’aller jusqu’à la Punta Bonfiglio, un promontoire rocheux à quelques centaines de mètres de Manarola. De là on a une vue magnifique sur le village. En poursuivant un peu vers l’ouest, on peut voir Corniglia qui semble à portée de main mais qu’on ne peut atteindre à pied qu’en prenant l’itinéraire de remplacement, bien plus escarpé et bien plus long. Ce sera peut-être pour une autre fois.
Nous rebroussons chemin et revenons dans Manarola. Une petite promenade permet d’en faire le tour, en passant par le parvis de la Chiesa di San Lorenzo qui sépare l’église de son campanile. De là on a une vue plongeante sur la ville, et un bel aperçu des restanques qui la cernent de toute part, plantées d’oliviers, de citronniers, de vignes ou de fleurs. C’est splendide. On voit aussi la Punta Bonfiglio où nous étions tout à l’heure et, tout au loin, Monterosso que nous allons bientôt rejoindre en un petit quart d’heure de train.
A Monterosso, en sortant de la gare, on admire à nouveau le paysage. L’air est plus lumineux et moins chargé d’embruns que ce matin. La Torre Aurora est moins fantomatique et Vernazza brille au soleil d’après-midi. Mais la mer est encore très forte, il n’est pas sûr que nous puissions naviguer demain.







